
une article par
Annabelle Bottcher
Les activités et les structures des réseaux Naqshbandî aux Etats-Unis sont indissociables de la question des musulmans dans ce pays. En 1997, le nombre de musulmans vivant aux Etats-Unis était estimé entre 5 et 8 millions de personnes. Les esclaves noirs ont constitué la première strate des musulmans américains. Dans les années 50 et 60, les étudiants étrangers qui sont ensuite restés aprés leurs études ont constitué l'essentiel de l'apport de la seconde strate. A partir des années 70, l'immigration en provenance du Proche et Moyen-Orient, du Maghreb, et d'Asie est venue grossir le nombre de musulmans sur le sol américain.[1] La recherche sur l'Islam aux Etats-Unis est relativement jeune. En ce qui concerne la recherche sur les soufis, elle n'est pratiquement nonexistante sauf pour quelques confréries qui ont commencé à mener leurs propres recherches et à les publier dans leurs maisons de publication.[2]
Certains cercles et réseaux soufis ont été créés par des personnes venues faire leurs études, puis qui ont ensuite choisi de rester aux Etats-Unis. Ces individus ont commencé par créer des cercles de dhikr et d'études. Certains de ces cercles ont grandi et sont devenus des mouvements. Dans d'autres cas, ce sont des Américains qui, partis dans le monde musulman pour "prendre la tarîqa" d'un shaykh, sont ensuite revenus aux Etats-Unis. C'est le cas de Kabir et Camille Helminski qui ont fondé la Treshhold Society. Ils sont à la tête d'une tarîqa Mawlawiyya basé à Fairfax aux Etats-Unis. Un autre example et Frithjof Schuon qui était basé à Bloomington, Indiana.[3]
L'adaptation de l'Islam soufi sur le territoire américain est un phénomène à part, fortement intéressant. Il me semble, mais ce n'est qu'une hypothèse, que l'Islam spirituel aux Etats-Unis est plus intellectuel que dans le monde musulman "ancien". J'utilise ce terme pour décrire une approche rationelle plutôt que l'expérience pure. Le soufisme américain semble manquer une assise populaire comme base de recrutement. Les Américains qui adoptent un Islam spirituel, sont souvent des américains blancs, des académiques de la classe moyenne. Il faut, d'ailleurs, faire une distinction entre spiritualité d'inspiration soufie et le soufisme "islamique". Dans certains groupes, la conversion à l'Islam n'est pas obligatoire. La flexibilité du soufisme semble être plus attractive aux nouveaux convertis que l'Islam salafite d'inspiration wahhabite. Il y a une grande variété de turuq de tous les pays comme le Pakistan, le Moyen-Orient, l'Indonésie, la Chine, la Turquie etc. Je propose d'examiner un cas d'étude relatif à la Naqshbandiyya aux Etats-Unis : la Haqqâniyya-Naqshbandiyya du cheikh cypriote Nâzim al-Qubrusî al-Haqqânî, dont vous avez certainement entendu parler. Je veux vous présenter aujourd'hui mon travail de recherche qui est encore en plein bricolage.
1. La Haqqâniyya
Vous avez sûrement tous entendu parler de la Haqqâniyya du cheikh Nâzim al-Qubrusî al-Haqqânî, un cheikh cypriote qui a son centre à Lefka près de la frontière qui divise le Nord du Sud de l'île. Depuis quelques décennies cette tarîqa jouit d'un succès énorme au niveau international. Dans la ville de Freiburg en Breisgau, où j'ai fait une partie de mes études, nous sommes habitués aux disciples enturbannés de ce cheikh. Ce n'est qu'au Liban et plus tard aux Etats-Unis que je me suis rendue compte que cette tarîqa pouvait constituer un cas d'étude par excellence pour ceux qui cherchent à comprendre les réseaux islamiques globaux. J'entends par là, des réseaux qui dépassent leur cadre régional et national. Je ne suis pas la seule à être fascinée par ce phénomène. Des travaux précédents ont été effectués par Daphne Habibis, auteur d'un article et d'une excellente thèse sur la Haqqâniyya au Liban et en Angleterre.[4]
La Haqqâniyya est une branche de la Naqshbandiyya-Mujaddidiyya-Khâlidiyya.[5] Sa manière de présenter le soufisme attire une grande audience partout dans le monde et notamment en Occident. Quand on interroge les cheikhs sur le secret de leur succès ils répondent toujours que c'est grâce à la barakat Allah, la grâce de Dieu. C'est certain que Bill Gates de Microsoft ou Ted Turner de CNN doivent également une partie de leur succès à la barakat Allah mais ce n'est pas une explication suffisante. Au-delà des facteurs insaisissables, au niveau sociologique et psychologique, nous pouvons distinguer trois autres aspects étroitement liés, expliquant ce succès :
1. le charisme du cheikh
2. la structure du réseau et sa capacité d'absorption des nationalités, ethnies et confessions diverses et
3. le message du cheikh, qui crée la cohésion du réseau.
1.1. Le Charisme du cheikh
Regardons de plus précis ce que le charisme peut représenter dans ce cas concret. Cheikh Nâzim[6] représente la tradition Naqshbandî Caucase, qui est passée par le Daghestan. Son cheikh est le cheikh 'Abdallah Dâghistânî qui est né en 1309/1891 au Daghestan. Il a été introduit dans la Naqshbandiyya par son oncle, le cheikh Sharâf al-Dîn. Un peu plus tard sa famille décide d'émigrer en Turquie.
A l'âge de 13, son père meurt et il commence à travailler pour soutenir sa mère. Deux ans plus tard, juste après son mariage, il est allé dans une khalwa, une séclusion de cinq ans. Ensuite, il a fait son service militaire dans l'armée turque. De sa femme, dont il a eu onze enfants, seulement deux filles ont survécu. L'ainée s'est mariée à un prince Égyptien. Cheikh 'Abdallah est allé, alors, avec toute sa famille rejoindre sa fille en Égypte où il avait déjà des disciples. Mais le mariage se termine par un divorce et le shaykh retourne au Moyen-Orient. Il s'installe d'abord à Alep puis, plus tard, à Damas. C'est là, dans le quartier Kurde de Damas où le retrouve en 1945 le cheik Nâzim, qui a entendu parler de lui.
Cheik Nâzim est né en 1922 à Larnaka à Chypre où il est aussi allé à l'école. Son grand-père l'a introduit dans la Qâdiriyya. Ensuite, en 1940, il est parti étudier l'ingénierie à Istanbul. En même temps, il a suivi des cours privés en sciences ésotériques et exotériques de l'Islam avec les cheikhs Jamâl al-Dîn al-Lâsunî et Sulayman Arzurûmî. La mort de son frère aîné a été une expérience traumatique.
Par la suite il a quitté Istanbul pour la Syrie, où il a étudié avec des cheikhs Naqshbandis à Alep et à Homs. Il est resté un an dans la mosquée du Khâlid b. Walîd où il étudiait avec cheikh Muhammad 'Alî 'Uyûn al-Sûd et cheikh 'Abd al-'Azîz 'Uyûn al-Sûd. En 1945, il s'est finalement installé à Damas où il suivait le cheik Dhû al-Fuqâr. Ensuite il devenait le disciple du cheikh 'Abdallah Dâghistânî al-Naqshbandî.[7] Mais cheikh 'Abdallah, après lui avoir donné la bay'a, l'a renvoyé très vite à Chypre. En 1952, à la suite de problèmes avec les autorités turques, cheikh Nâzim retourne à Damas pour poursuivre ses études. Il se remarie avec Amîna 'Adil après un premier mariage qui fut un échec. Cheikha Amîna est originaire d'une famille Tartare avec une tradition Naqshbandî.[8]
Dans les années 50, le cheikh 'Abdallah Dâghistânî compte aussi les frères 'Alaylî parmi ses disciples. Ils viennent chaque week-end de Beyrouth à Damas pour prier avec lui et assister à ses cours. Cheikh Hishâm Qabbânî décrit dans son livre comment s'est déroulée sa première rencontre avec cheikh Nâzim à Beyrouth,[9] où ce dernier s'arrêtait souvent au cours de ses voyages entre Chypre, la Turquie et la Syrie. C'est après le cheikh 'Abdallah Dâghistânî que la confrérie est nomé la Dâghistâniyya.[10]
En 1973, à la mort de cheikh 'Abdallah et en l'absence d'héritier mâle, la mashyakha est transmise à cheikh Nâzim. Le réseau est déjà bien implanté au Proche-Orient et compte quelques milliers disciples en Inde et en Angleterre. Nous possédons, ce qui est rare, une description des activités de l'ordre dans la thèse de Daphne Habibis qui a mené un travail de terrain intensif à Tripoli, au début des années 80.[11] Elle y décrit la vie et la structure de la branche tripolitaine. On y trouve même la description d'une journée exemplaire du cheikh Nâzim pendant son séjour à Tripoli. Même si cheikh Nâzim est un cheikh cypriote avec une expérience limitée à Chypre et au Proche-Orient, plus de la moitié de ses disciples provient d'Europe mais aussi d'Asie, notamment de la Malaysie et du Sri Lanka, ou des Etats-Unis.
Graduellement le réseau prend une dimension internationale connaissant un grand succès et des millions de muhibbûn.
Les femmes sont présentes dans la Haqqâniyya mais malheureusement leur rôle reste un peu dans l'ombre que ce soit dans sa présentation ou dans son historiographie. Pourtant, Hajje Anne, la femme de cheikh Nâzim, joue un rôle important dans la da'wa.[12] Elle est à la tête d'un mouvement féminin considérable. On dit qu'en Angleterre le nombre de ses disciples est plus important que celui de son mari.
La branche allemande de la Haqqâniyya, dispose d'une maison d'édition "Gorski & Spohr" située à Bonndorf dans la Forêt Noire. Elle a publié, en 1997, un livre d'Amîna 'Adil sous le titre "Gaben des Lichts. Geschichten aus dem Leben des Propheten". Le succès de ce réseau Naqshbandi en Occident est donc aussi fondé sur la capacité d'intégrer des disciples féminins en leur offrant un modèle attractif et charismatique.
1.2. La structure du réseau
La Haqqâniyya a une structure pyramidale hiérarchisée. L'influence du cheikh sur la vie des ses disciples dépend de l'intensité de leur affiliation. Pour les murîdûn qui ont pris la bay'a avec le cheikh, le lien est beaucoup plus intime que pour les muhibbûn, qui restent à la périphérie de la confrèrie.
Pour un murîd, son shaykh est un père spirituel. Son affiliation spirituelle devient plus importante que le lien biologique à ses parents. Le charisme et le message du cheikh jouent un rôle éminent dans la da'wa, la mission islamique.
La structure d'un réseau confrérique reflète ce mélange entre charisme et message. C'est ce que Stark et Bainbridge ont appelé dans leur livre "The Future of Religion : Secularization, Revival and Cult Formation" la création du "compensateur". Selon eux, la loyauté du disciple est échanger contre la satisfaction du "produit religieux", c'est à dire l'espoir du disciple qu'une recompensation peut être obtenue dans le futur.[13]
A mon avis, la relation entre le cheikh et le disciple est basée sur cette échange de loyautée du disciple contre le "produit ou message religieux" du cheikh. Si, comme c'est le cas pour le cheikh Nâzim, les disciples sont d'origines ethnique, nationale, et confessionnelle multiples, le personnage et sa présentation de l'Islam correspond à leurs attentes. Si un prince malaysien trouve la Haqqâniyya aussi attractive qu'un professeur à Oxford, l'attractivité de ce "produit islamique" a une valeur globale.
C'est sûrement un peu risqué de faire la comparaison avec l'engouement que peut susciter un produit de consommation comme un jeans Lévis, un sac Prada, une bouteille de Coca Cola ou la musique de Nuzrat Fatih Ali Khan, mais il y a de cela. J'ignore s'il y a eu une période "d'adaptation au marché international" par cheikh Nâzim, mais il a réussi à présenter son message soufi à une audience très variée. Le message et sa présentation mis à part, la structure du réseau joue un rôle essentiel pour l'intégration des disciples.
La da'wa attire la curiosité des gens, qui viennent sporadiquement écouter, voir, participer. Dans sa da'wa cheikh Nâzim a sur lier ce que Larry Posten dans son livre Islamic Da'wah in the West a intitulé le "lifestyle approach", une forme indirect de diffuser le message par le mode de vie.[14] En même temps il représente aussi une approche direct par la communication verbale et écrite de son message. Au début on attire des individues en attirant leur curiosité. Ensuite il existe une dynamique au sein du réseau, qui a pour but d'intégrer solidement tous les éléments à la périphérie. Pour cela, l'autorité du cheikh doit Êêtre acceptée.
Dans le soufisme elle n'est pas forcément basée sur une grande expertise exotérique. Il se peut qu'un cheikh analphabète comme cheikh 'Abdallah Dâghistânî attire des disciples sur la base de son savoir ésotérique et ses karamât, son pouvoir de faire des miracles. Les miracles semblent jouer un rôle décisive dans la motivation d'un disciple potentiel.
Une autre caractéristique qui contribue au succès d'un réseau est la capacité du cheikh à diriger le réseau et ses composants, c'est à dire ses qualités comme manager de human ressources. Cheikh Nâzim qui a une grande expérience dans l'irshâd sait intégrer, intelligemment et avec une grande sensibilité, les ressources intellectuelles et spirituelles de ses disciples. Le leadership dans chaque pays est basé sur l'équipe formée par un cheikh et sa femme, tous deux coopèrent dans la da'wa comme dans la gestion de la branche, ce qui ne ce voit pas forcément de l'extérieur.
L'existence d'une grande variété de talents et d'idées fait de son entreprise un véritable think-tank. Il y a dans la Haqqâniyya toute une couche de technocrates très bien éduquée. Si on regarde les branches nationales de la Haqqâniyya on doit admettre qu'elles sont très actives dans le domaine de la publication. En Allemagne, la maison d'édition "Gorski & Spohr" publie une revue "Der Morgenstern" et un grand nombre de livres de très bonne qualité. Aux Etats-Unis, le journal "The Muslim Magazine" est publié trimestriellement depuis 1998.
Une autre stratégie développée est l'intégration d'individus disposants de ressources financières et politiques, qui souvent sont accompagnés de leurs familles et clans. Ainsi, Shaykh Nâzim a su garder la loyauté d'une partie de la famille Qabbânî de Tripoli au Liban et a pu ainsi s'établir dans cette ville. C'est une famille bien ancrée dans le milieu sunnite et soufi au Proche-Orient et elle joue un rôle important dans le top management du réseau. Je veux juste mentioner deux membres prominents de ce caln, qui ne sont pas des disciples de cheikh Nâzim : cheikh Rashîd Qabbânî est le mufti de la République libanaise et Marwân Qabbânî est le directeur des awqâf Sunnites dans l'administration du Dâr al-Fatwâ.
Après la mort du cheikh 'Abdallah, les deux frères, 'Adnân et Hishâm Qabbânî ont décidé de suivre la khilâfa du cheikh Nâzim. Le reste de la famille, disciple d'Ibrâhîm al-Ghalayînî[15] et d'Abû 'l-Khayr al-Mîdânî,[16] a rejoint 'Abdallah Daaghistânî plus tard. La famille s'est tourné de la Naqshbandiyya kurde shafi'ite vers la Naqshbandiyya caucasien (shafi'ite ?). La mère des frères Qabbânî était une disciple du cheikh Sâlih Kaftârû, l'oncle du grand mufti de la Syrie actuel, cheikh Ahmad Kaftârû. C'est probablement aussi grâce à la famille Qabbânî que la Haqqâniyya a pu s'établir à Tripolis.[17] Et c'est à partir du Liban que la Haqqâniyya a pu s'établir aux Etats-Unis.
Quand j'ai fait mes recherches ade terrain entre 1998 et 1999 au Liban, la situation était la suivante. Cheikh 'Adnân Qabbânî et le cheikh Mustafâ 'Alaylî ont été les cheikhs Naqshbandi majeures au Liban. Le dernier vient d'une famille d''ulamâ' de grande réputation au Liban. Cheikh Hishâm Qabbânî, le frère d''Adnân, est devenue le député du cheikh Nâzim aux Etats-Unis. Tandis que le cheikh Nâzim a une approche discrète et plutôt indirecte dans sa da'wa, la Haqqâniyya américaine préfère l'approche directe en utilisant les médias, les publications imprimés et audio-visuelles. Pour sa da'wa elle a adopté des stratégies de marketing moderne selon les règles du capitalisme à l'américaine en redistribuant certaines de ces ressources au sein du réseau.
1.3. La structure du réseau aux États-Unis
Le chef de la branche américaine, le cheikh Hishâm, a une double formation en sciences naturelles et en sciences islamiques. Il a étudié la chimie à l'Université Américaine de Beyrouth puis à Louvain en Belgique et la sharia à Damas, dans la faculté d'Al-Azhar à Damas. Il s'est marié avec Nazihe 'Adil al-Haqqânî al-Qubrusî, la fille aînée de cheikh Nâzim. En 1991 le couple a obtenu des cartes vertes, les green cards, pour émigrer aux États-Unis où cheikh Hishâm avait été nommé khalîfa pour y mener la mission islamique, la da'wa.
Ils ont commencé avec le projet ambitieux de construire une entreprise religieuse soufi, bien structurée autour de différentes fondations et à l'aide d'une forte présence sur Internet. Nous en discuterons la semaine prochaine au cours du séminaire sur les soufis et Internet. Cette branche américaine a pris un essor remarquable avec la fondation de 23 centres soufis aux Etats-Unis et au Canada.[18] Le siège, une grande ferme, est située à Fenton dans le Michigan. La résidence du couple se trouve à Los Altos en Californie et dans la capitale, à Washington D.C., le réseau entretient un lobby-bureau.
Je vais essayer de décrire la structure de cette entreprise religieuse, d'après la présentation qui en est faite sur Internet et ses publicatios que je n'ai pas encore toutes lu. Je n'ai pas eu l'occasion de m'informer sur place sauf pour une courte visite à Washington D.C. où le cheikh Hishâm m'a reçu. Je suis parfaitement consciente qu'il faut Êêtre très prudent et ne pas juger l'importance d'un réseau au regard de sa seule présence "virtuelle" sur Internet. Cela ne reflète pas forcément la réalité car la majorité des musulmans dans le monde islamique n'ont pas encore accès à ce genre de médias. Donc, c'est un phénomène limité aux musulmans résidants aux Etats-Unis et en Europe.
Une branche de la fondation Haqqânî en Californie avec cheik Nâzim à sa tête sert de base juridique. La conception de cette structure est en fait très classique et comparable aux mouvements implantés au Moyen-Orient. Ces derniers sont basés juridiquement sur une jam'iyya khairiyya avec diverses activités de da'wa. Les différentes activités sont réparties entre l'éducation, le travail de bienfaisance et la diffusion du message classique. Elles sont bien sûr très imbriquées. La présentation sur Internet de la tarîqa décrit une fondation internationale pédagogique, dont la vocation est de promouvoir la paix, la tolérance, le respect comme fondements de la foi islamique. Selon le site Internet, la mission de la fondation est la diffusion de l'enseignement soufi. La Haqqâniyya s'engage dans ce domaine classique en employant des méthodes modernes comme Internet et la radio à coté de moyens traditionnels comme l'entretient de cercles de dhikr et la formation spirituelle des muhibbûn et murîdûn. Elle essaie d'informer et d'influencer le public musulman et non-musulman. Son intérêt à participer dans la politique régional dans les états et villes et la politique nationale et internationale aux Etats-Unis est, je crois, une nouveauté dans le milieu musulman américain et suit la stratégie d'autres réseaux éthniques et conféssionels. L'intérêt pour les affaires politiques est une charactéristique de la Naqshbandiyya, qui s'est toujours mêlée dans la politique dans le passé et l'est toujours comme nous l'avons vu en Syrie, au Liban et ailleurs.
La Haqqâniyya est en même temps un réseau économique. Elle vend des livres, du matériel audio-visuel comme des vidéos et des CDs, des rosariés, du parfum etc. Depuis récemment elle commence à offrir des produits comme des chaussettes waterproof. Nous allons voir qu'elle essaie de tirer profit de sa présence sur Internet par des links à des grandes entreprises pharmaceutiques comme CVS.
Selon sa propre présentation, l'entreprise Haqqânî est sousdivisé en plusieurs "branches" : - As-Sunna Foundation of America (ASFA)[19]- Kamilat pour les femmes et les familles[20] - Islamic Supreme Council of America (ISCA)[21] - American Muslim Assistance (AMA)[22]
D'après sa description, "As-Sunna Foundation of America" (ASFA) s'occupe particulièrement de la promotion du savoir dans les différentes écoles du fiqh (madhâhib). Selon l'ASFA, la stabilité de ces madhâhib garantie en même temps la stabilité et la cohésion de l'umma. L'ASFA dispose d'un certain nombre de publications sur le fiqh comme l'encyclopédie de la doctrine islamique en sept volumes, qui est très bien fait.[23] Certaines institutions comme al-Azhar en Égypte, le conseil suprême de Singapour (majlis al-Ugama singapura), le Center for Islamic Thought & Research à l'Université de Chicago, l'Université des sciences islamiques et sociales à Lessburg, une université islamique pour former des â'ima et des 'ulamâ' en Virginie, une université islamique à Londres, une à Lahore au Pakistan et même le centre islamique d'Abû 'l-Nûr à Damas sont affiliées à ASFA. Sur son site on trouve une biographie de cheikh Hishâm Qabbânî ainsi qu'une une liste de biographies d''ulamâ' et de saints dont nous reparlerons dans le séminaire sur les soufis dans l'Internet.
"Kamilat" est l'organisation des femmes au sein de la Haqqâniyya fondée en 1997 par le cheikh Hishâm avec son centre à Fenton en Michigan. Kamilat travaille dans les villes et traite des questions relatives à la famille, aux enfants, à leur santé, aux écoles, au mariage en Islam et aux problèmes de violence domestique. Ce sont des sujets féminins classiques qui visent un public traditionnel. Il y a même des informations sur la campagne politique qui vise à introduire un timbre pour la commémoration du mois de Ramadan aux Etats-Unis. Kamilat offre des séminaires d'entrainement pour l'augmentation de la sensitivité culturelle (cultural sensitivity training) pour des institutions privé et publiques. Elle travaille avec des familles de réfugiés qui sont venues de Bosnie par exemple.
Ceci est aussi fait par une autre branche de la Haqqâniyya, leAmerican Muslim Assistance, une organisation qui aide aux réfugiés et aux orphelins. Cette organization s'occupe du fundraising qui est fait de façon classique par lettre et par e-mail. Le journal "The Muslim Magazine" est publié quatre fois par an par AMA, don't le cheikh Hishâm est le président et Mateen Siddiqui l'éditeur-en-chef.
Cheikh Hishâm a aussi fondé le "Islamic Supreme Council of America" (ISCA) "pour mettre en oeuvre et structurer la réalisation aux Etats-Unis de la loi islamique révélée selon la doctrine acceptée officiellement". En fait, c'est la branche politique de la Haqqâniyya américaine.
1.4. Le message politique
La Haqqâniyya s'est fait connaître en Amérique du Nord par sa relation tendue avec ce qu'elle appelle la Wahhâbiyya. Même si le soufisme et l'Islam salafite d'inspiration wahhabite n'entretiennent que rarement des relations cordiales, la polémique anti-wahhabite est présenté partout dans les écrits de la branche américaine.
En Janvier 1999, cela a culminé avec une déclaration de cheikh Hishâm Qabbânî au State Department à Washington D.C. Au cours de ce débat, organisé par le State Department sur le thème : L'évolution de l'extrêmisme : une menace crédible pour la sécurité nationale américaine? ("The Evolution of Extremism: A Viable Threat to US National Security"), cheikh Hishâm a critiqué le degré d'influence wahhabite dans les mosquées et dans les institutions aux Etats-Unis.[24]
Les commentaires du cheikh Hishâm ont été vivement critiqué par toutes les grandes organisatio ns islamiques aux États-Unis qui ont ensuite appelé à boycotter la Haqqâniyya.[25]
Faute d'informations détaillées sur les motivations du cheikh Qabbânî, cette prise de position reste d'autant plus inexplicable qu'il représente une tradition soufie Moyen-Orientale qui a toujours vécue paisiblement avec les salafites d'inspiration wahhabite. En plus la famille Qabbânî est propriétaire d'un hôpital en Arabie Saoudite.
Annotation
* Extrait d'une version écrite et corrigée d'un séminaire donnée le 28 mars 2000 à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, Séction Religieuse, Sorbonne, Paris.
[1] 1 Kambiz GhaneaBassiri, Competing Visions of Islam in the United States, Con. & London: Greenwood Press, 1997, p. 7.
[2] 2 Sur la recherche sur l'Islam aux Etats-Unis cf. Ghanea Bassiri 1997, p. 8-11.
[3] 3 Séminaire du professeur Ali Asani sur le soufisme aux Etats-Unis à Harvard University, Cambridge, Ma., le 15 d écembre 1999.
[4] 4 Daphne Habibis, "Change and Continuity, A Sufi Order in Contemporary Lebanon", Social Analysis, Journal of Cultural and Social Practice, Adelaide, 31, 1992, p.44-78< ibid., A Comparative Study of Workings of a Branch of the Naqshbandi Sufi Order in Lebanon and the United Kingdom, unpublished Ph.D. Thesis, LSE University of London, 1985.
[5] Pour plus d'informations sur la Naqshbandiyya voir par example: Muhammad Ahmad al-Durnaiqa, Al-tarîqa al-naqshbandiyya wa-a'lâmuhâ, Beirut 1987; Marc Gaborieau, Alexandre Popovic, Thierry Zarcone, eds. Naqshbandis, Istanbul: ISIS, 1990.
[6] Pour plus de détails sur sa biographie cf. Shaykh Muhammad Hisham Kabbani, The Naqshbandi Sufi Way : History and Guidebook of the Saints of the Golden Chain, Chicago : Kazi Publications, 1995, p. 375-408; 'Adnân Muhammad al-Qabbânî, Al-futûhât al-haqâ'iq, Tripolis, publication privée, s.d., p. 326-347.
[7] Pour plus de détails sur sa biographie cf. Shaykh Muhammad Hisham Kabbani, The Naqshbandi Sufi Way : History and Guidebook of the Saints of the Golden Chain, Chicago : Kazi Publications, 1995, p. 347-373; 'Adnân Muhammad al-Qabbânî, Al-futûhât al-haqâ'iq, Tripolis, publication privée, s.d., p. 283-325.
[8] The Muslim Magazine, vol. 1, no. 2, 1998, p.13.
[9] The Muslim Magazine, vol. 1, no. 4, 1999, p.48.
[10]The Muslim Magazine, vol. 2, no. 4, 1999, p.39.
[11] Daphne Habibis,A Comparative Study of Workings of a Branch of the Naqshbandi Sufi Order in Lebanon and the United Kingdom, unpublished Ph.D. Thesis, LSE University of London, 1985, p. 1-199.
[12] Hoda Boyer, "From Azhar to Oak Park", in : Steven Barboza, American Jihad : Islam after Malcolm X, New York/London : Doubleday, 1994, p. 26.
[13] Rodney Stark, Williams Sims Bainbridge, The Future of Religion : Secularization, Revival and Cult Formation, London : University of California Press, 1985, p. 6.
[14] Larry Posten, Islamic Da'wah in the West : Muslim Missionary Activity and the Dynamics of Conversion to Islam, New York/Oxford : Oxford University Press, 1992, p. 4.
[15] Né en 1300/1882 à Damas dans une famille paurvre; travaille dans le souk; commence à étudier; prend la tarîqa du cheikh 'Isâ al-Kurdî; devient khatîb, imâm et mufti de Qatana en 1330/1911; mort en 1377/1958. Voir : Mutî' al-Hâfiz, Nizâr Abâza, Târîkh 'ulamâ Dimashq fî 'l-qarn al-râbî''ashr al-hijrî, Damas : Dâr al-Fikr, 1361-1405, vol. 2, p. 687-692.
[16] Né en Mîdân en 1293/1875 dans une famille pauvre; étudiant dans la Rashidiyya et 'Anbar, ensuite à Istanbul; étudiant du cheikh Salîm al-Masûtî, ensuite du cheikh 'Abd al-Hakîm al-Afghânî, et puis du cheikh 'Isâ al-Kurdî; marié avec la fille du cheikh 'Isâ; mort en 1380/1961. Voir : Mutî' al-Hâfiz, Nizâr Abâza, Târîkh 'ulamâ Dimashq fî 'l-qarn al-râbî''ashr al-hijrî, Damas : Dâr al-Fikr, 1361-1405, vol. 2, p. 720-732. Une biographie plus détaillée par Muhammad Riyâd al-Mâlih, précède le texte de Khâlid al-Mujaddidî al-Naqshbandî, Jâliyat al-akdâr wa'l-sayf al-battâr fî'l-salât 'alâ al-Mukhtâr (éd. Muhammad Abû 'l-Khayr al-Mîdânî), Damas 1967, p. 5-13.
[17] Pour la pénétration de réseaux sociaux à Tripolis voir : Daphne Habibis, "Change and Continuity : A Sufi Order in Contemporary Lebanon", Social Analysis, Journal of Cultural and Social Practice, Adelaide, 31, 1992, p. 44-78.
[18] Pour Montreal voir : Mark Abley, "Sufi's choice, a mystical tradition in Islam is finding wide appeal", The Gazette, Montreal, 22.10.1994, online.
[19]
http://www.sunnah.org
[20]
http://www.kamilat.org
[21]
http://www.islamicsupremecouncil.org
[22]
http://www.amahelp.com
[23]Hisham Kabbani, Encyclopedia of Islamic Doctrine, 7 vols., As-Sunna Foundation of America : Mountain View, Ca., 2ième édition, 1998.
[24]Text du hearing distribué sur Internet par la Haqqâniyya et ses opposants en 1999.
[25]Comme American Muslim Political Coordination Council (AMPCC), American Muslim Alliance (AMA), American Muslim Council (AMC), Council on American Islamic Relations (CAIR) & Muslim Public Affairs Council (MPAC), Islamic Circle of North America (ICNA), Islamic Society of North America (ISNA), Muslim Students Association of USA & Canada (MSA), Ministry of Imam Warith Deen Mohammad. Voir : text distribué par Islamic Association for Palestine (IAP) par e-mail sur la liste de MSANEWS le 4 mars 1999.